Antoine Volodine: Macau

Volodine Macau

Superbe roman de Volodine. Un homme, Breughel (qui avait déjà fait son apparition dans Le Port intérieur, roman qui précède le nôtre d’une dizaine d’années) en fâcheuse posture puisqu’il attend une exécution ligoté et bâillonné sur une jonque, dialogue avec lui-même et se souvient de son amour passé, Gloria, comme du Macau dont le charme colonial se laisse de plus en plus envahir par une esthétique urbaine banlieusarde et les standards d’un tourisme mondialisé.

Le roman s’appuie sur des éléments qui pourraient donner naissance à du mélodramatique (narrateur parlant à la première personne atteint d’un cancer et qui raconte la folie de la femme qu’il aimait en même temps que leurs engagements politiques, mais qui sont traités avec cette sècheresse mystérieuse et singulière qui est la marque de fabrique de l’auteur.

L’écriture dense comme toujours chez Volodine, procède par courts chapitres, parfois juste une phrase en caractère gras. Le roman devient prose poétique et l’on rêve avec Breughel du Macau mythique et du temps qui passe, puissance de désenchantement.

La seconde partie du roman est constitué de photographies de Macau quotidien.

Prose forte (qui a, dès lors, ses inconditionnels et ses détracteurs, qui trouveront ce texte désespéré ou artificiel), Ce roman a pour moi toute sa place dans la bibliothèque idéale. Des sept que j’ai lus, c’est celui qui, à mes yeux, correspond le mieux, à ce que nous cherchons. Il pousse à réfléchir sur la ville d’aujourd’hui, ses liens avec le passé, mais reste un texte éminemment littéraire

 

Pierre-yves Boissau

 ____________________________________

Antoine Volodine, Macau

2009 | Fiction & Cie | avec des photographies d’Olivier Aubert | 25€

« On arrive par la mer depuis Hong Kong, on est comme enivré par sa propre émotion en face du paysage, devant cette expérience de beauté pure, de splendeur simple, on vient de glisser pendant une heure entre des îlots inhabités et une côte qui paraît déserte, inondée de lumière, pelée, dépourvue d’arbres; on n’a cessé de frôler une surface où rien n’ondule, d’un vert de jade sombre, sur quoi les chalutiers de rencontre arborent des drapeaux rouges et se balancent comme des jonques. Plus loin, à bâbord, il y a des pirates, comme dans les livres d’aventure. » [1]

Macau, de Hong Kong la sororité aveugle à l’embouchure de la rivière des Perles. La touffeur de Macau, ses vieilles rues moites où les murs se parcheminent d’inutile pauvreté. C’est là, à quelque 60 kilomètres en ferry de Hong Kong, que Breughel attend la mort. Le tueur envoyé par « le Paradis » y viendra côtoyer les cafards, dans le port intérieur. La géographie noire de Macau transpire l’exiguïté, l’enfermement, le quadrillage des grilles, et puis les mêmes climatiseurs que dans Kowloon, accrochés en souffrance aux façades. Macau est liée à Hong Kong par l’odeur de l’exil. L’odeur, c’est ce qui connecte non seulement ces espaces, mais les temps de Macau. L’imaginaire en alerte se recroquevillera, ultime espace, dans le confinement de la séquestration de Breughel qui préside à sa mise à mort, à fond de cale d’un sampan, où les odeurs de cuisine reviennent le tenailler.

Volodine écrit ici la suite implacablement sombre du livre Le port intérieur (Minuit, 1995). Le héros y protégeait une femme devenue folle, Gloria Vancouver. Gloria au regard vide. Gloria que possédait la démence du souvenir d’un génocide. Breughel avait pris soin de la mettre sous la protection de bonnes sœurs heureusement indifférentes parce que vénales, dans un fragile asile de la baie de Hong Kong.

Revenant à Macau pour y mourrir, Breughel décrit à présent la disparition de la scène. Gloria est morte. À Taipa poussent maintenant des barres de trente étages. Entretemps, la scène urbaine a donc disparu, il n’y a plus de coulisses où se glisser pour « passer derrière », presque plus de coulisse. Désormais, Macau la portugaise est l’empire du black jack, décor omniscient du fric. The Babylon, the Venetian et the Pharaon… Des casinos kitchs, de vraies villes intérieures capables pour certains d’absorber jusqu’à 70.000 touristes ou « aventuriers » par jour, reproduisent un Las Vegas péninsulaire et hyperdense. Avant de crever et de plonger dans le rien, Breughel a constaté la disparition de sa retraite sordide de la rue du Tarrafeiro, dans le prolongement de Paço de Arcos. Même les décombres ont disparu. Il ne reste plus que des « résidus de restes ».

Il y a toutefois une constante macabre, la grille. La grille, c’est la dernière prolifération de la poétique « post-exotique », après la prolifération de la flore et de la faune : « Depuis des jours et des jours, tu observes surtout les barbelés et les grilles. La ville en est couverte. Les gens font poser des grilles et des barreaux à toutes les fenêtres, à la fois pour se protéger d’éventuels monte-en-l’air et pour élargir de quelques décimètres l’espace souvent restreint dont ils disposent. Des milliers de tonnes de ferraille se rajoutent aux constructions, chaque famille prenant l’initiative de la couleur et de la forme de la cage derrière laquelle sa vie se déroulera. À l’intérieur des appartements, la lumière en est d’autant plus maigre. Dans le volume gagné sur le vide, qui sert de débarras, on rencontre aussi bien des morceaux de lard et de viande qui sèchent, suspendus et brunâtres, que des vieux cartons, des bouteilles d’huile, des balais et des plantes vertes. Le linge pend à l’abri des voleurs, parfois au quinzième, au vingtième étage, comme si le risque existait encore à de telles hauteurs. Tu es là dans un paysage carcéral qui s’harmonise avec ta vision du monde. »

 

Matthieu Duperrex

 

Publicités