Jean-Philippe Toussaint: Fuir

 

fuir-toussaintEditions de Minuit, 2005

Je n’évoquerai pas ici la construction générale du roman de Jean-Philippe Toussaint, pas plus que sa place dans la trilogie à laquelle Fuir appartient, ni même son style (que je trouve néanmoins admirable !). Je me concentrerai exclusivement sur la manière dont le paysage urbain est ici abordé.

Un mot pour commencer sur le thème de la fuite. Il est ici omniprésent comme l’indique le titre de l’ouvrage. Le narrateur fuit son voyage en Chine, il fuit Marie et l’enterrement du père de celle-ci. Même à la fin, lorsque le narrateur et son amie Marie se retrouvent isolés et enlacés, dans la mer, non loin d’un rocher, ils semblent encore vouloir fuir le monde. Fuite toujours nécessaire et toujours contrariée par les sonneries intempestives de l’énigmatique téléphone portable dont le narrateur est affublé à l’insu de son plein gré  ! Dans cette fuite incessante qui agite l’ouvrage, tous les moyens de transport possibles sont utilisés par les protagonistes: des plus rapides (avion, train) aux plus lents (la marche à pied, la nage) en passant par les plus inattendus (la moto à trois, la marche à côté d’un cheval conduisant un convoi funéraire en bordure de mer).

Et c’est sans doute ce voyage sans début ni fin qui donne cette façon si particulière «d’écrire la ville  » que nous propose J-Ph. Toussaint. Point de cartes postales touristiques de la Chine dans cet ouvrage  : à la place des lieux décrits parfois de manière très précise mais toujours liés intimement aux fuites successives du narrateur. Toujours au plus près de son personnage principal, l’auteur décrit ainsi dans le détail une palpitante partie de bowling suivie d’une hallucinante fuite en moto. Dans les deux cas c’est un Pékin de l’intensité du temps vécu qui nous est proposé avec sa chaleur d’été étouffante, ses odeurs fortes, ses venelles mal éclairées qui côtoient en permanence les néons criards des lieux de plaisir. Près de la gare de Shanghai nous avons le droit aux  »  odeurs douteuses de chou rance et de pisse « . L’écriture quasi documentaire de l’auteur nous propose plusieurs fois ce genre de détails infimes de la vie quotidienne dans la touffeur chinoise ou des descriptions de plantes et de paysages baignés dans la fraîcheur de l’île d’Elbe, mais toutes ces notations ne sont que des temps d’arrêt fugaces à l’intérieur du voyage ininterrompu.

L’auteur ose parfois des mises en perspective audacieuses sur le thème de la fuite. Ainsi le moment du roman qui fait se succéder à la marche rapide du train chinois la description de la fuite de Marie dans le musée du Louvre dès lors qu’elle apprend la mort de son père. Comme si la vitesse du train dans la nuit induisait à distance la course à pied de la femme attristée qui veut retrouver la lumière du jour.

J’ai moins accroché sur la 3ème partie du roman, qui se déroule à L’Ile d’Elbe. Peut-être parce qu’elle ne prend tout son sens qu’à travers l’ensemble de la trilogie. Mais je n’ai pas lu les deux autres titres (Faire l’amour et La vérité sur Marie)

In fine, malgré cette réserve, j’ai aimé ce livre.

Alain Lefebvre

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