Laurent Gaudé : Danser les ombres

Gaudé

Dans ce roman de Laurent Gaudé, le lecteur prend plaisir à cheminer au milieu des personnages attachants qu’il a créés : Lucine, venue de Jacmel et bien décidée malgré les difficultés de ses proches à ne pas y retourner, Saul, le bâtard qui cherche sa place, Tess, l’ancien propriétaire d’un bordel (Chez Fessou) qui est aussi club politique, ou Domitien poursuivi par Matrak le tortionnaire, qui s’appelle désormais Firmin, chauffeur de taxis et propriétaire de coqs de combat, et qui va finir comme conducteur de l’ombre que deviendra Lucine à la fin de l’œuvre.

Port au Prince se dessine, effectivement, à l’arrière-plan : c’est le lieu que veut reconquérir Lucine, contrainte de s’occuper des enfants de sa sœur Nine, folle puis décédée, avant de trouver l’amour et de mourir à son tour, victime du goudougoudou. Mais aussi celui que veut toucher Lily, malade incurable qui vivait dans un hôpital de Miami, qui veut vivre dans Port au Prince avant de mourir.

On comprendra que le roman vient alimenter le mythe de la Ville, lieu de tous les possibles, de toutes les ascensions, lieu, tout simplement de Vie et donc aussi de drames. On y retrouve par exemple le Champ de Mars où affluent les habitants désemparés et Jalousie, bidonville de Pétion-Ville d’où vient Ti’ Sourire, l’élève infirmière, dans la banlieue de la capitale.

Au centre du roman, évidemment, le terrible Tremblement de terre qui tranche dans les destins des personnages et met en avant la principale problématique du roman : les liens entre les vivants et les morts et la nécessité de « danser les ombres », c’est-à-dire  de couper les liens qui nous unissent à ceux qui sont partis et nous empêchent de vivre. Il est indéniable, que, malgré quelques scènes convenues (Relations entre Viviane Kénol et Saul le fils bâtard de son défunt époux, rencontre entre Lily et le vieux Tess), ce roman nous émeut particulièrement dans ses dernières pages où l’auteur nous entraîne dans cette fameuse danse qui dévoile lentement qui vit véritablement et qui est déjà mort, même si ceux qui l’aiment le rangent parmi les vivants. On comprend donc que l’auteur a su s’emparer de la matière haïtienne tout en dépassant les clichés vaudous et en donnant matière à une réflexion universelle.

Pierre-Yves Boissau

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