Philippe Vasset: la conjuration

Vasset conjuration

2013| éditions Fayard | 230p., 17€

Un livre blanc. Récit avec cartes, publié chez Fayard en 2007, avait séduit les amateurs d’écriture et de pratiques urbaines. L’ambition était plus simple encore que l’exercice d’une consigne perecquienne : explorer les « zones blanches » de la carte IGN 2314OT (Paris et sa banlieue). Qu’y a-t-il donc derrière cette absence de codification géographique de l’espace, qui ait tant mis dans l’embarras le cartographe national au point de conclure par cette évidence blanche d’une nullité sémiotique ? Las, les rêves de friches se dissipent vite une fois l’auteur confronté à la banalité de ces espaces. Il cumule à son tour les tentatives d’épuisement et d’échappement littéraire qui toutes tournent court, redoublant l’échec prétendu du cartographe. Il en ressort un livre en partie réjouissant par sa désinvolture têtue et la dérision de soi du narrateur mais aussi assez faible stylistiquement, sans grande épaisseur ni hauteur de réflexion, à part un excursus final lyrique et bien tourné sur la notion de porosité de l’espace urbain.

Publié en 2013, toujours chez Fayard, La conjuration est un roman qui place en abîme l’auteur-narrateur d’Un livre blanc. Celui-ci, qui a passé son temps en contemplation improductive de la banlieue de Paris et qui regrette la disparition à grand train de ses « zones blanches », est tiré de son oisiveté par une vague connaissance, ancien auteur à succès qui souhaite se lancer dans une entreprise lucrative, l’invention d’une secte. Mais pour cela il faut s’y prendre sérieusement et avec méthode, et Vasset de nous emmener avec malice dans la construction détaillée du business plan, le narrateur étant spécifiquement chargé  – en docteur es dérives urbaines – de trouver des lieux de culte insolites dans Paris afin de capter la clientèle des cadres sup. La conjuration est le récit d’une disparition progressive dans les plis nocturnes de la ville désertée par les humains – parkings, centres commerciaux, tour de bureaux, data centers –, disparition qui est à la fois un acte de résistance ultime contre la clôture du monde et la surdétermination de l’espace de vie, et une ascèse mystique.

Le livre est prolifique en notations documentaires sur les lieux qui font l’objet d’exploration, comme autant de trous qui criblent un Paris trop bien connu, et mal connu justement pour cette raison. L’apprentissage des techniques d’effraction douce – apparition d’un personnage féminin qui tient lieu de guide spirituel – ouvre au narrateur la perspective vertigineuse d’une existence de passe-muraille qui supplante l’obsession (mais c’était sans doute un fourvoiement religieux) pour les délaissés urbains des « zones blanches ». De rituels en rituels, l’effraction amène ainsi le narrateur à une authentique conversion mystique.

Dans ce roman, les ficelles du récit ne sont pas escamotées mais au contraire exhibées comme l’exosquelette d’un bâtiment industriel. L’auteur procède comme le narrateur : il délaisse l’aventure commerciale du roman traditionnel “héros/quête/péripétie”, comme pour quitter la secte commerciale houellebecquienne, et apprend à abandonner le je au profit du on qui signe le manifeste final de la société secrète, résolument anarchiste.

 

note réalisé par Matthieu Duperrex

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