Teju Cole : Open City

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Pendant une centaine de pages, on peut assez légitimement trouver très agaçant un  étalage d’érudition tout azimut (l’auteur expose à satiété sa connaissance fine de l’œuvre symphonique de G. Malher, de l’art, de la littérature et de l’architecture américaines, de l’histoire de l’Antiquité…), et puis, cet agacement s’estompe et on s’installe dans la trame de l’ouvrage, dans ses méandres parfois un peu complexes.

Pour partie, le livre de T. Cole rapporte des déambulations urbaines (un modèle décidément très présent dans les livres de notre pré-sélection), la partie la plus intéressante est celle qui parle de Manhattan.

Dans l’espace de Manhattan, dans lequel se déploie l’essentiel du livre, il y a assez peu de « rencontres » à l’occasion des déambulations urbaines. L’auteur évoque peu de rencontres. Il est juste question d’un vieux professeur à qui il rend visite, d’un guide de musée, d’une agression dont il est victime…  L’auteur est un solitaire (il a vécu une histoire d’amour qui s’est arrêté, il semble avoir été « abandonné »). C’est aussi un déraciné, fâché avec ses racines douloureuses : métis germano-nigérian (père nigérian, mère allemande), il est brouillé avec sa mère. Sa quête identitaire le ramène vers ses origines germaniques, vers l’histoire de sa grand-mère qui est sans doute l’une de ses femmes allemandes à avoir été violée par les soldats de l’Armée rouge en 1945 (p. 108). Le thème du viol est d’ailleurs une des clefs très surprenantes de ce livre avec une révélation dans les dernières pages.

La « parenthèse » bruxelloise est de nature un peu différente, le voyageur devient alors quasiment immobile et presque bavard (dans sa relation avec Farouk notamment, autre grand solitaire, déraciné, philosophe du cosmopolitisme, vivant dans une boutique où se croisent les gens seuls, les migrants…).

La façon de retranscrire les quelques rares dialogues est très intéressante. Les échanges, du moins dans l’édition française, ne sont pas signalés par la ponctuation habituelle… ils se présentent comme s’ils étaient fondus dans le texte. Le livre est rédigé à la première personne du singulier, les interlocuteurs sont peu incarnés, comme mis à distance. L’auteur semble quelqu’un de très sensible, très empathique, très sociable… et pourtant il semble avoir du mal à se lier. L’évocation de la scène de drague avec le gardien de musée en rend parfaitement compte…. de même son aventure sans lendemain avec une femme, elle même apparemment déracinée et rencontrée par hasard en Belgique. Il est intéressant ici de se rappeler que le narrateur est psychiatre. Il en parle à plusieurs reprises, il évoque sa relation avec ses patients… on comprend qu’il cherche à les comprendre mais aussi à s’en protéger.

C’est un livre qui laisse une bonne place aux migrations. Il débute par l’évocation d’oiseaux migrateurs, les oies, puis par l’histoire de la migration aux USA (pp. 76-80), tout en faisant la distinction avec le fait que les noirs américains, quant à eux, n’étaient pas des migrants, mais des esclaves, qui ne partageaient donc pas les mêmes lieux de mémoire (Ellis Island):

« Ellis Island était un symbole surtout pour les réfugiés européens. Les Noirs, « nous les Noirs », avions connu des ports d’entrée plus rudes » (p. 76).

L’auteur s’intéresse aux personnes abîmées par la vie : les handicapés (son ex-petite amie était boiteuse, plusieurs digressions sur les aveugles, la question de la surdité au travers des œuvres du peintre Brewster – p.53)…

Dommage qu’en quatrième de couverture, l’éditeur ait cru bon de préciser que le narrateur est un « jeune nigérian interne en psychiatrie, hanté par une rupture… ». Il est franchement plus intéressant de découvrir ces informations au fur et à mesure de l’écriture…  Il est faut ou à tout le moins très exagéré de considérer qu’il soit « hanté » par une rupture amoureuse, son ex-petite amie a finalement très peu de place dans l’ouvrage.

On ne devrait jamais se fier ni même commencer à lire les quatrièmes de couverture!

Il semble que ce soit un livre sur la solitude urbaine, sur la discrimination et sur le déracinement.

« Je voulais trouver le fil qui me reliait à mon propre rôle… » (p. 82)

« Quand j’ai traversé la rue et pénétré dans la ruelle en face, c’était comme si le monde entier s’évanouissait. J’étais étrangement soulagé de me trouver seul ainsi au cœur de la ville » (p. 72)

 » Les jours passaient lentement et mon sentiment d’être entièrement seul dans la ville s’accroissait » (p. 142)

Dans ses remerciements, l’auteur évoque  » par dessus tout« : « Karien, amour de ma vie et gardienne de ma solitude« . La solitude urbaine apparaît alors comme la condition ou la métaphore du solipsisme de l’écrivain.

Dans une ville telle que New-York, peuplée de migrants pour la plupart, en dépit de la multitude, les habitants vivent et meurent en solitaires. Il apprend tardivement que la femme de son voisin est morte… Même s’il ne connaissait pas très bien ses voisins, le fait de ne l’apprendre que de façon fortuite et très en retard le plonge dans la perplexité (p. 33). Le décès de son vieil ami, le professeur Saito, le laisse également désemparé.

Le paysage urbain qu’il restitue est marqué par le déclin, la ségrégation, la catastrophe. Il transite par des quartiers et insiste sur des magasins fermés (pp. 27, 31…) autrement dit sur des quartiers qui dépérissent.

Ses fêlures urbaines sont également l’occasion d’évoquer le désastre qu’ont été les attentats du 11 septembre 2001. On est à ce point dans un désastre indicible que les repères se brouillent:

« Peu de temps après, je me trouvais sur West Side Highway et j’étais le seul piéton au croisement. Les feux arrières des voitures étaient chassés par leurs reflets rouges vers les ponts qui sortaient de l’île, et à droite une passerelle reliait un immeuble non pas à un autre, mais au sol. Et à nouveau, cet espace vide qui était, je voyais maintenant et j’admettais l’évidence, les ruines du World Trade Center. L’endroit était devenu une métonymie de son désastre: je me suis rappelé un touriste qui me demandait un jour comment il pourrait se rendre au 11 septembre: non le site des événements du 11 septembre, mais le 11 septembre en soi, la date pétrifiée dans les pierres cassées. Je me suis approché. C’était muré avec du bois et du grillage, mais sinon, rien n’annonçait sa signification.

mais ramènent également vers cette impression obsédante de désolation et de solitude:

De l’autre côté de la route il y avait un quartier tranquille et résidentiel appelé South End, et à son extrémité, un restaurant. Il y avait des néons à l’extérieur (je me rappelle le néon, mais j’ai oublié le nom de l’endroit) et, quan j’ai jeté un oeil à travers les portes en verre, j’ai vu qu’il était quasi vide. Les rares clients, apparemment tous des hommes, étaient pour la plupart seuls » (p. 73)

Il est également sensible à la coexistence de deux villes en une: la ville des blancs et la ville des noirs.

« L’escalier m’a conduit au fin fond de Pinehurst, un monde différent de la rue passante quelques dizaines de mètres plus bas: immeubles résidentiels et quartier plus riches, plus blanc. Aussi, j’ai continué parmi les Blancs, pénétrant dans leurs rues plus tranquilles, ayant l’impression pendant quelques minutes que j’étais la seule personne à déambuler parmi un monde dépeuplé.. » (p. 302)

… avec, toujours, cette antienne de la solitude…

L’évocation de la ville se fait par petites touches successives, au travers d’éléments de son patrimoine, voire de sa mémoire secrète (cachée) à l’instar de l’évocation du « cimetière nègre » (p. 284).

La ville contemporaine fonctionne en contrepoint de la ville historique ou de celle des écrivains et des artistes (Melville, Brewster…). C’est la ville « palimpseste », qui pour exister efface ou estompe les anciennes rues, les anciens bâtiments et reconstruit dessus…

« Ce n’était pas la première fois que ce lieu [celui du 11 septembre 2001] avait été rasé. Avant que ne s’élèvent les tours, un lacis de ruelles animées parcourait cette partie de la ville. Robinson Street, Laurens Street, College Place: toutes avaient été détruites dans les années soixante pour laisser place aux bâtiments du World Trade Center et toutes étaient oubliées aujourd’hui. Disparu aussi, le vieux Washington Market, les embarcadères industrieux, les poissonnières, l’enclave chrétienne syrienne établie ici à la fin du XIXème siècle. Syriens Libanais et autres Levantins avaient été repoussés derrière la rivière, à Brooklyn, et s’étaient enracinés sur Atlantic Avenue ou Brooklyn Heights. Et avant? Quels sentiers indiens Lenape se cachaient sous les décombres? L’endroit était un palimpseste, comme l’était toute la ville, écrite, effacée, réécrite » (p. 81)

Emmanuel Eveno

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Teju Cole, Open City

Trad. Guillaume-Jean Milan

Denoël, 2012

 

Open City promet au lecteur une série de déambulations au cœur du New York d’aujourd’hui. D’entrée, on ne sait que peu de choses du narrateur, ce jeune interne en psychiatrie, un peu paumé, semble-t-il, solitaire et mélancolique. Puis, au détour d’une description, d’un dialogue, le lecteur est invité à apprécier ce que la rencontre avec l’urbain peut révéler d’une histoire personnelle. Au fil des pages, Teju Cole s’efforce ainsi de noircir les contours d’une expérience profondément singulière de la ville ; il esquisse patiemment ce « paysage mental » (32) qu’évoquera bientôt le narrateur.

Ce qui frappe, à la lecture d’Open City, c’est en effet l’attention portée à la diversité des récits qui font la ville. Histoire collective et histoires individuelles, petits fables du quotidien et grandes légendes nationales n’ont de cesse de se mêler pour, in fine, mettre au jour la texture étonnamment complexe de la ville américaine – « c’est inimaginable, remarque-t-on, le nombre de petites histoires que les gens partout dans cette ville promènent avec eux » (210). Le travail d’écriture s’attache donc à souligner les points de rencontre entre l’espace et les individus qui l’occupent – le recours permanent au discours indirect libre, brassant en un même souffle dialogues et descriptions, se fait d’ailleurs le témoin discret de ce projet. Dès lors, l’exploration des lieux communs de la ville (Ellis Island, Wall Street, le monument à la mémoire des victimes du World Trade Center, etc.) devient l’occasion d’en révéler l’imperceptible substrat, la coloration nécessairement singulière et invisible à l’œil nu.

Ville ouverte, donc, ville palimpseste, le New York de Teju Cole n’est certainement pas figé par la prose ; c’est au contraire un espace changeant, habité, rythmé par la réhabilitation d’un quartier, l’arrivée de nouveaux occupants, la mise à mort d’une rue ou encore la fermeture d’un magasin.

Le lecteur à la recherche d’un récit économe risque bien de trouver Open City lassant, voire, ponctuellement, agaçant. L’auteur y multiplie volontiers les digressions de toutes sortes. Porté par un jeune narrateur alerte, inquiet, ce récit à la première personne jette sur la ville un regard attentif au détail, à la variation. Il s’agit là d’une volonté d’articulation constante entre deux niveaux d’expérience – le micro et le macro, le singulier et le collectif, l’attention portée tantôt au monumental, à l’architecture new-yorkaise, tantôt aux modestes reflets des eaux froides de l’Hudson – qui, semble-t-il, cherche à dire la complexité de cette ville « indicible » (« Remarkable, unspeakeable New York! » – Henry James).

Il faudrait reprocher à ce premier roman quelques longueurs – ponctuelles ou plus diffuses, notamment lorsque le récit se trouve soudainement décentré en Belgique – ainsi qu’une certaine propension à l’étalage de connaissances érudites qui, à terme, affaiblissent un peu une écriture par ailleurs vive et présentant peu de coutures apparentes. Mais peut-être faut-il voir dans ces errances stylistiques et narratives la trace d’un parti-pris de l’auteur ?

 « Mais bon, je me suis écarté du sujet, comme toujours […]. Pardon pour ces divagations » (232).

Malice d’auteur ou maladresses de premier roman ? Il convient sans doute de laisser au lecteur que le phénomène urbain attire, interpelle, ou étonne le soin d’en décider.

 

Jérémy Potier

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