Thomas B. Reverdy: il était une ville

Reverdy

 

Eugène, un ingénieur français dans le secteur de l’automobile se voit confier, après quelques missions en Chine, un poste à Détroit pour mettre en place le prototype d’une nouvelle voiture. Il le vit comme une promotion mais arrive à Détroit au début de la crise que va vivre cette ville industrielle.

Au fur et à mesure de l’ampleur de la crise économique américaine, la ville est abandonnée par ses habitants et ses entreprises. Des gens disparaissent, s’enfuient, les maisons, les immeubles se délabrent, brûlent.

 « Avec la « Catastrophe » les maisons ne valaient presque plus rien. La rue s’élimait tel un trou qu’on ne parvenait plus à repriser »

Dans son bureau 13 dans une tour de downtown Eugène est de plus en plus seul tandis que les commerces et les entreprises autour ferment.  Des adultes mais surtout des enfants disparaissent, ils se regroupent dans une ancienne école.

« C’étaient, à première vue, encore une de ces structures à l’abandon que la ville évitait de mentionner pour ne pas avoir à débourser  l’argent de leur démolition. Probablement une ancienne école »

Eugène finit par être abandonné par l’entreprise-mère dont le siège est quelque part en Europe, mais contre toute attente il trouvera dans ce vide des raisons de s’enraciner.

La ville est très présente dans ce roman, ou plutôt par contraste la non-ville, la ville en train de disparaître, de se défaire,  c’est un personnage à part entière.

Lorsqu’on referme le livre, on a envie de lire une suite, de savoir comment tout cela a évolué, son éventuelle résilience.

Cela me paraît un bon signe, je soutiens donc pleinement l’inscription de ce roman dans la liste des dix retenus.

Christiane Thouzellier

 

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Il était une ville …. il était Détroit. Détroit, qui sera plus que le cadre de ce récit. L’histoire se déroule de septembre à décembre 2008, au plus fort de la crise vécue par l’industrie automobile, activité essentielle de Détroit. Les vies de plusieurs personnages vont peu à peu s’entremêler sur cette toile de fond.

Les personnages

Par Eugène, ingénieur envoyé pour mettre en place L’Intégral, projet d’une plateforme:  » une structure de véhicule, une sorte de matrice qui contient le dénominateur commun d’une série de voitures », sont étudiées les relations hiérarchiques et les retombées de la mondialisation des marchés,

Par Charlie, garçon de douze ans, sont abordés les problèmes d’une jeunesse sans avenir, les usines fermant les unes après les autres, et qui se retrouve souvent menacée par la violence et la délinquance,

Par Georgia, sa grand-mère, l’auteur présente un témoin de l’histoire américaine, son père ayant travaillé dans les plantations, et de la société de consommation, lorsque celui-ci a accédé à  » l’american way of life  » quand il a travaillé dans l’industrie,

Par Candice, qui travaille dans un bar, amie de Framboise qui a été tuée, sont évoqués les difficultés de survie pour ceux qui sont restés,

Par le lieutenant Brown, sont mis en relief les moyens médiocres de la police et les difficultés de gestion d’une crise aussi profonde. La population est aussi armée que la police, faisant penser à une situation de Far West.

Les thèmes abordés

Reverdy aborde de nombreux thèmes :

Celui de la crise économique. On voit dans son roman les ravages qu’elle peut provoquer sur une ville, ses habitants, son paysage urbain. Les habitants soit finissent par quitter la ville, soit restent et doivent faire face à des conditions de vie très difficiles.  » Avec les banques, c’est tout le mode de vie américain qui était sur le point de s’effondrer. » La jeunesse souffre et se réfugie parfois dans la violence (chapitre : La nuit du diable). Le paysage urbain se transforme en friches industrielles, maisons abandonnées, où la nature reprend ses droits.

Outre ce thème principal, sont également abordés le thème de la consommation (page 64), des liens familiaux (relations entre Georgia et Charlie), des relations amoureuses (Eugène et Candice), et du monde du travail.

L’évocation du taylorisme fait écho aux temps modernes de Charlie Chaplin et les relations d’Eugène avec N+1 à la Métaphysique des tubes d’Amélie Nothomb.

Écriture

Le récit est émaillé de portraits et de descriptions très imagées. Le portrait de Candice (pages 81 et 83) est empreint d’humanité. La description de la maison incendiée (pages 27 à 30), est une magnifique personnification. Dans le chapitre  » La ville, c’est un paysage  » (pages 156 à 161), on glisse du concept général de paysage urbain à la ville de Détroit.

L’auteur, de temps en temps, crée des décrochages intéressants dans son récit écrit au passé, en passant de l’imparfait au présent de narration (pages,152, 161 et 178).

Dès les premiers chapitres, la ville de Détroit est abordée en focalisation externe (Eugène, chapitre 1), et focalisation interne (Charlie et Gros Bill, chapitre 2). Elles seront en résonance tout au long du récit.

Conclusion

Peut-on changer de vie en changeant de ville ? A cette question, Eugène semble avoir répondu.

 » On ne sauve pas une ville avec des gens mais avec des investisseurs, des usines, des projets et des taxes (….) Et pourtant on ne peut pas la sauver sans les gens. »

C’est le dilemme illustré par ce récit.

 

Marie Tapiero

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